L'Informatique en France
de la Deuxième Guerre mondiale au Plan Calcul :
science, industrie, politiques publiques
Pierre-E. Mounier-Kuhn
Une révolution technologique offre-t-elle loccasion de remettre en cause les situations établies et, pour des puissances dominées entreprises ou nations , de conquérir des positions plus avantageuses ? Certains dirigeants français lespéraient dès 1950, lorsque les premiers ordinateurs apparurent en Angleterre et aux Etats-Unis. Pourtant, les efforts accomplis par la recherche publique, par lindustrie et par lEtat nont abouti quà faire de Bull, jadis quatrième constructeur mondial, une firme reléguée au treizième rang et dépendant des technologies américaines et japonaises. Cela, au moment même où la France réussissait à simposer dans deux domaines voisins : les télécommunications et le logiciel.
Expliquer ce paradoxe conduit à analyser à la fois :
des caractères de longue durée: le purisme de lécole mathématique française, la rareté des compétences, la faiblesse de la recherche industrielle, la priorité des projets militaires sur les logiques de marché limitaient laptitude de la France à profiter de la révolution informatique, quel quait pu être le volontarisme des acteurs;
et les aspects contingents de cette histoire : échecs locaux et fautes stratégiques ont dépassé les étroites marges derreur permises par les contraintes énoncées ci-dessus.
Après une première partie consacrée à un rappel du contexte mondial et de lhistoire générale de linformatique, on aborde lenvironnement scientifique français. Une comparaison internationale montre que la France est le seul pays industrialisé où la recherche publique nait pas réussi à construire dordinateur dans la période pionnière, avant 1960. Les causes profondes remontent à lentre-deux-guerres. La défaite de 1940 est venue briser leffort de redressement qui sengageait, et a interrompu lapprentissage de la coopération entre scientifiques, industriels et militaires. Dans les années cinquante, léchec des organismes impliqués dans la construction de calculateurs digitaux (Institut H.-Poincaré, CNRS,ONERA, CNET, etc.) a contribué à retarder la reconnaissance académique de linformatique, et à orienter lenseignement et la recherche vers le software.
Cette nouvelle matière sest développée dans des pôles universitaires qui possédaient depuis le début du siècle une forte tradition de sciences appliquées, notamment lélectrotechnique : en premier lieu Grenoble, Toulouse, Nancy. Le calcul, interface entre les mathématiques et la technologie, ne pouvait saffirmer que dans des facultés comportant des laboratoires de recherche intégrés aux structures denseignement, et habituées à travailler avec lindustrie ou larmement. Lirruption de la Science lourde dans les mathématiques entraîne une reconfiguration de ce domaine. Cependant, une logique opposée, incarnée par le groupe Bourbaki, poursuit une purification des problématiques et des cursus.
Les conflits qui surgissent autour de la reconnaissance institutionnelle de linformatique révèlent la tension entre deux représentations antagonistes de la Science, lune liée à la Culture, lautre liée à la Technique. Le dernier chapitre décrit la résistible émergence de linformatique parmi les disciplines établies au Comité national du CNRS, où le cas de linformatique permet détudier trois problèmes : Comment détecter et favoriser un champ de recherche nouveau ? Comment assurer la représentation dun domaine pluridisciplinaire ? Comment gérer les relations entre recherche fondamentale et industrie ?
Lindustrie française du calcul avait été la première, sur le plan mondial, jusquà la fin du XIXesiècle. Les fabricants américains avaient ensuite envahi le marché avec des machines produites en masse et agressivement commercialisées. Entre les deux guerres, malgré la domination de NCR et dIBM, diverses tentatives de reprise aboutirent à la création de Logabax et surtout de la Compagnie des Machines Bull.
La révolution de lélectronique vers 1950 offrait loccasion damplifier cet effort de redressement. Mais, pour en profiter, il fallait réunir de multiples conditions : se placer en permanence à la pointe du progrès, notamment en adaptant les processus dinnovation aux caractères des nouvelles techniques ; constituer un vaste réseau commercial pour amortir les frais de R&D sur le marché international; mettre en uvre des méthodes de management intégrant ces efforts dans une vision stratégique à long terme. En fait, faute de bénéficier de prototypes dordinateurs et de compétences issus de la recherche publique, lindustrie française a adopté trois types dattitudes, correspondant à trois types dentreprises incarnant des approches différentes de linnovation :
Une firme entrepreneuriale, la SEA, sest lancée dès 1948 dans létude et la construction de calculateurs, en prenant tous les risques. Elle a conçu les premiers ordinateurs français et a fortement contribué à introduire les technologies de linformation dans le tissu industriel et éducatif national.
Les producteurs de matériels de gestion ont évolué de la mécanographie à linformatique, progressivement et réactivement. Bull a réussi son apprentissage de lélectronique, mais le passage conceptuel au programme enregistré a été laborieux, dautant que la compagnie est restée longtemps fermée aux ressources scientifiques de la recherche publique (programmation, etc.), comme aux sollicitations de lEtat. Son vaste réseau commercial ne peut pallier, après 1960, labsence de produits adaptés. L«affaire Bull» se solde en 1964 quand General Electric en prend le contrôle.
Les grands groupes de construction électrique etélectronique français CSF, CGE, SACM-Alcatel, Cie desCompteurs, Thomson nont pratiquement pas investi dans lélectronique digitale au cours des années cinquante. Pris de court vers 1960 quand lEtat commence à réclamer des ordinateurs, en particulier pour le programme nucléaire, ils se lancent hâtivement dans la production de calculateurs dautomation sous licence américaine, reproduisant en informatique la situation de dépendance qui était celle de lindustrie électrique au début dusiècle.
Toutes ces firmes se différencient nettement par leurs attitudes envers la recherche, par leurs stratégies de brevets, par leurs investissements commerciaux, par leurs relations avec lEtat.
LEtatest présent dès les années trente, dabord en tant que consommateur et utilisateur de machines de traitement de linformation, et aussi par ses mesures réglementaires qui contribuent à créer la demande de mécanographie.
A partir de 1948, les Armées ont favorisé le développement de laboratoires et dentreprises voués au traitement électronique de linformation. Pour réaliser divers systèmes darmes nécessitant de plus en plus de calculs ou dasservissements, elles ont financé recherches et fabrications, etétabli des collaborations entre les ingénieurs militaires, les industriels et les scientifiques. Les services de lArmement, sans poursuivre une politiqueindustrielle au sens actuel du mot, ont joué à traversleurs projets techniques un rôle important et généralement méconnu dans la structuration de lindustrie informatique française. Dans la recherche et lenseignement supérieur, ils ont contribué de façon décisive audéveloppement des mathématiques appliquées et de linformatique, apportant à ces nouveaux champs dactivité des ressources, des problématiques et une légitimité qui leur ont permis de simposer dans le milieu académique.
Réagissant au défi américain(polarisation du marché autour dIBM, retard en composants électroniques, affaire Bull, embargo mis par Washington sur les super-calculateurs), la politique gouvernementale est élaborée dans les instances Commissariat au Plan, DGRST,DRME où se négocient les rapports de forces et dintérêts entre les protagonistes administratifs, savants et surtout industriels. Elle se dessine dans de profondes contradictions. Tandis que la volonté politique encourage la concentration de lindustrie française pour affronter le Marché Commun et les géants américains, la logique des administrations, bonnes gestionnaires de leurs crédits, aboutit à fractionner les commandes et à multiplier les fournisseurs. Par ailleurs, lambition dune informatique nationale est en compétition, pour des ressources limitées, avec les autres grands programmes technologiques de lEtat : nucléaire, aérospatial, réseaux radar.
Manquant d une synergieforte avec lindustrie française des composants, le constructeur national CII finit par se fournir chez Texas Instruments pour ne pas perdre toute compétitivité. Lincohérence est flagrante entre le grand dessein du Plan Calcul et les faibles moyens industriels quil met en uvre ; ceux-ci sont adaptés au mode de fonctionnement de la technostructure, non aux exigences dun marché international concurrentiel. Refusant de sassocier à Bull, qui dispose dun remarquable réseau commercial, la CII sefforce de contrer IBM, mais natteint jamais la rentabilité. Ces contradictions fragilisent le Plan Calcul, qui ne résistera pas aux changements politiques de laprès-gaullisme.