Michel Pouyllau

Directeur de recherche au CNRS

UMR REGARDS, CNRS-ORSTOM

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Séminaire de l'école doctorale de mathématiques et d'informatique

Université de Bordeaux I

30 mars 1995

Les enjeux de la géographie

Plan de l'intervention

Sans prétendre à l'exhaustivité, l'intervention entend donner quelques pistes concernant la nouvelle géographie, ses problématiques, ses méthodes et ses outils.

Résumé de l'intervention

Un bref rappel de l'histoire de la géographie (et de la cartographie, l'un des instruments privilégiés de représentation de l'espace) permet de voir la place très importante que cette science a occupé dans la connaissance et la perception du monde, depuis les explorateurs grecs jusqu'aux "découvreurs et arpenteurs" de continents. La période florissante des découvertes des XVe et XVIe siècles se prolonge dans une connaissance plus précise de l'intérieur de ces mêmes continents, et, en même temps, le contrôle des territoires en vu de leur transformation en Etats-nations accroît la connaissance géographique (voir par exemple la carte de Cassini dans la France de la fin du XVIIIe siècle). Comme instrument fondamental de la géographie la carte devient moyen d'action et outil de pouvoir ; l'abondance de ce support se note dans tous les domaines d'activités de nos sociétés, qu'il s'agisse des plans d'occupation des sols des collectivités locales, des cartes routières, des atlas, des cartes d'aménagements régionaux, etc... Les techniques graphiques informatisées et les imageries issues des satellites d'observation de la terre ont encore développé ce segment de recherche en permettant la production rapide de cartes, "collant" en quelque sorte à l'état de l'occupation des sols, et en permettant la répétitivité des observations, donc à l'étude des évolutions. Les entreprises de production cartographiques ne s'y sont pas d'ailleurs trompées en développant leurs secteurs cartes, qu'il s'agisse de l'Institut Géographique National, et même Michelin, en France, ou des multiples agences étrangères ou des bureaux d'études. L'arrivée récente sur les marchés de logiciels de Systèmes d'Information Géographique décuple encore plus cette activité.

La géographie (et les géographes) joue aussi un rôle actif dans le domaine politique. Un ouvrage célèbre, publié dans les années 1970 a rappelé que "la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre". Même si le titre était quelque peu provocateur, l'auteur (Yves Lacoste) rappelait quelques faits évidents. Mais surtout il soulignait aussi les risques d'enfermement d'une science arc-boutée sur des privilèges essentiellement universitaires et scolaires et peu ouverte sur le monde extérieur, alors qu'elle l'avait été dans un passé assez proche. La rente de situation créée par la présence de la géographie dans l'enseignement secondaire tendait en fait à assurer la reproduction d'un cycle endogamique stérile de professeurs formant des professeurs.

Or la géographie a participé, à la fois en bien et en mal, à des choix politiques qui ont fortement déterminé les structures vitales de nos sociétés. Rappeler les participations peu heureuses de géographes dans les tracés de frontières issues du Traité de Versailles en 1919, ou ceux encore plus dramatiques de l'école de géopolitique allemande sur la notion "d'espace vital", ne doit pas faire oublier la nécessité de comprendre certains conflits modernes à la lumière de la connaissance de l'espace. Consulter une carte des nationalités de l'Empire autrichien du XVIIIe siècle, et des stratégies de contrôle des frontières de Vienne, peut, sinon expliquer, tout au moins comprendre en partie les racines des conflits de l'ex-Yougoslavie ; voir la position stratégique de la Tchétchénie entre les champs pétroliers de l'Azerbaïdjan et les ports de la Mer Noire peut aussi montrer la continuité de la politique de Moscou, qu'il s'agisse de l'ex-empire soviétique ou de la nouvelle Russie.

La grande aventure des géographes, durant les "trente glorieuses", a été celle de leur participation à l'aménagement du territoire, avec des succès mais aussi des échecs. Pris entre les feux des agents politiques, des fonctionnaires territoriaux, des grands corps d'ingénieurs de l'État, et des intérêts particuliers (qu'ils proviennent des individus ou des "marchands de bétons"), les géographes ont globalement tenté de maintenir des règles d'un développement que l'on appelle aujourd'hui durable: c'est-à-dire qui assure à la fois le confort des acteurs contemporains et qui préserve un capital pour les générations futures. Les exemples du bétonnage de la Côte d'Azur ou de l'accroissement désordonné des banlieues ne sont pas les meilleurs, ceux de l'aménagement de la Côte aquitaine ou du contrôle de l'expansion anarchique des stations de ski pyrénéennes dans les années 1970, sont plus probants. Restent aux géographes français de faire de leurs interventions dans le domaine de l'aménagement des instruments de choix équitables pour le futur, qu'il s'agisse de l'extension massive des réseaux de voies de communications, du mitage des campagnes par la ville, du problème des banlieues, ou de l'extension des friches crées par la politique agricole de Bruxelles, par exemple.

Mais des nouveaux champs s'ouvrent aussi, au-delà des frontières nationales, à la géographie. Dans le Tiers-Monde, l'extension massive des espaces urbains (dans certains pays plus de quatre vingt pour cent de la population vit en ville), les conflits ruraux où des sociétés tentent de survivre entre des stratégies de développement et des stratégies de survie, sont des défis auxquels la géographie peut et doit apporter son point de vue. La mondialisation de l'économie, avec l'étude des flux financiers est un autre des champs d'action du futur.

Ces défis posent la question même de "durabilité" de nos schémas de développement sur des espaces conflictuels. Cette notion de durabilité se fonde sur quelques principes (voir B. Romagny) qu'il est bon de rappeler, même s'ils trouvent très vite leurs limites dans une tentative d'application dans de nombreux pays du monde:

1- l'équité territoriale (pris dans le sens de résultat d'une négociation juste, et non pas dans les sens "libéral" que certains tendent à lui donner ces derniers mois) limitant les déséquilibres entre les différentes régions, plus ou moins "riches" en ressources, en l'occurrence l'eau et les sols, existe-t-elle dans une région considérée ?

2- existe-t-il une équité sociale entre les différents usagers (présents et futurs) quant à une distribution juste des droits et des devoirs, en particulier financiers ?

3- existe-t-il une rationalité de l'exploitation et de la consommation des ressources dans un but de distribution équitable ?

4- la notion de protection des milieux fragiles est-elle intégrée dans l'usage ?

5- enfin quel est le degré d'autonomie en matière de gestion des ressources ?

6- une dernière question peut être formulé, celle de l'existence d'une politique publique environnementale dans un pays donné comme "programme d'action gouvernementale dans un secteur de la société ou un espace géographique", prenant en compte le concept de durabilité.

Sur cette notion, le rôle de la géographie comme instrument de la connaissance spatiale est déterminant.

Reste à apprécier l'état des outils qui permettent à la géographie de travailler dans le champ qui lui est imparti, qu'il s'agisse des outils intellectuels ou des matériels. La pensée réductionniste cartésienne "diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre" ne peut suffire à décrire, expliquer et ordonner des objets et des concepts géographiques. C'est ainsi que la démarche systémique s'est imposée tant dans les études urbaines que environnementale (école Bertrand, Toulouse Le Mirail). La chorématique prétend interpréter les structures spatiales par la reconnaissance et formes des chorèmes correspondant à des lois d'organisation spatiale (maillage, dissymétrie, gravitation, fronts, etc... (voir R. Brunet). Plus récemment des recherches nouvelles tendent à surgir comme l'hypothèse que les systèmes géographiques peuvent être non linéaires et engendrer des formes fractales (voir A. Dauphiné).

Le développement des outils techniques s'appuie fortement sur l'arrivée de la micro-informatique. L'interprétation des images satellitaires, la construction de systèmes d'information géographique, comportant des bases de données à entrées multiples et permettant le croisement de ces données sous forme cartographique, révolutionne le champ des recherches géographiques. Un piège demeure cependant: celui de prétendre au savoir par l'utilisation du simple outil. Celui-ci doit rester dans son rôle d'objet et non pas prétendre au concept. Problème de toute la connaissance.

Orientation bibliographique

Bailly A. et alii (1992)- Encyclopédie de la géographie. Economica, 1132 p.

Brunet R. (1987)- La carte, mode d'emploi. Paris, Fayard-Reclus, 270 p.

Brunet R. et alii (1993)- Les mots de la géographie, dictionnaire critique. RECLUS-La Documentation Française. Collection Dynamiques du territoire. 518 p.

Charrié J-P, et alii (1993)- Dynamique des systèmes urbains et devenir de la façade atlantique. CESURB-CNRS. Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine. 166 p.

Dauphiné A. (1995)- Chaos, fractales et dynamiques en géographie. Montpellier. RECLUS, 136 p.

Géographie Universelle (sous la direction de R. Brunet), Belin-Reclus, 10 volumes.

Guigo M. et alii (1995)- Gestion de l'environnement et systèmes experts. Masson, collection Géographie, 181 p.

Lacoste Y. (1976)- La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre. Maspero, Paris.

Laurini R. et alii (1993)- Les bases de données en géomatique. Hermès, Paris, 340 p.

Morlin E. (dir.) (1995)- Penser la Terre, stratèges et citoyens: le réveil des géographes. Edit. Autrement, Série Mutations ndeg. 152. Paris, 246 p.

Pouyllau M. (dir.) (1990)- Télédétection et Tiers-Monde. Editions du CNRS. Bordeaux, 374 p.

Revue Mappemonde, RECLUS, Montpellier.

Romagny B. (1994)- La gestion durable des ressources en eau dans les zones rurales: l'eau en tant qu'inqtrument d'aménagement du territoire. in: Revue d'Economie Régionale et Urbaine. Bordeaux. 1994, ndeg. 4, p. 591-606.

Sciences Humaines (1995)- Régions et mondialisation. Revue Sciences Humaines, hors série, ndeg. 8, février-mars 1995. (en collaboration avec le Festival International de Géographie de Saint-Dié des Vosges. 48 p. Vous pouvez récupérer une version BinHex du résumé.

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